Les Marocains aiment-ils leur pays ?

Société : Les Marocains aiment-ils leur pays ?

Posté par lakil le 18/10/2005 22:11:20 (722 lectures)
Société

ertains l'aiment si passionnément qu'ils l'insultent à voix haute. D'autres l'aiment en secret, et le critiquent en public. D'autres, enfin, prétendent le servir, mais ne font que le saboter…

Le drapeau marocain brûlé par des Sahraouis en colère… Des centaines de Rifains au discours républicain qui affleure, au motif que "l'état les ignore"… Des milliers de manifestants défendant "notre patrie" ("watanouna") contre certains qui, disent-ils, la mettent en péril… Des millions de téléspectateurs s'estimant "trahis" par "l'ex-marocain" Adil Ramzi, champion du
monde d'athlétisme sous les couleurs de Bahrein… Une question existentielle secoue, depuis quelque temps, notre société : y a-t-il des Marocains qui n'aiment pas leur pays ? Ou pas assez ? Ou pas de la bonne manière ? Le débat fait rage. Mais est-il légitime, ou relève-t-il plutôt de l'inquisition ? Peut-on, doit-on, juger un sentiment ? C'est ce qu'est, après tout, le patriotisme : de l'intime, du personnel, rien qui soit mesurable. Rien qui devrait, normalement, être objet à polémique. à quoi riment, alors, ces marches, ces "appels", ces pétitions, ces drapeaux brandis à tout bout de champ dans la rue, depuis quelques mois ?
Dans le discours commun, on confond souvent patriotisme et nationalisme. Ce n'est pourtant pas la même chose. Contrairement au patriotisme, qui est un pur "feeling", le nationalisme est une idéologie. Tant qu'il s'agissait de délivrer le pays de l'occupation étrangère, le nationalisme était une posture admirable. Mais depuis que nous sommes indépendants, être nationaliste consiste principalement à défendre la marocanité du Sahara contre les visées des "ennemis de la nation". Pour reprendre le bon mot de l'écrivain français Romain Gary, "le patriotisme, c'est l'amour des siens, le nationalisme c'est la haine des autres". Et en ce qui nous concerne, la haine d'un "autre" en particulier : le Polisario, organisation écran d'une Algérie "fourbe et malfaisante". Où qu'en soient nos relations diplomatiques (fluctuantes) avec Alger, la défiance envers "l'ennemi héréditaire" est une valeur sûre, largement partagée dans toutes les couches de la population. "Il leur manque tout et ils sont jaloux de nous", voilà ce que pense, le plus souvent, l'homme de la rue des Algériens. Même un homme politique peut être tenté par des positions aussi extrêmes. Souvenons-nous du cas Mohamed Alouah. Voilà un homme qui a eu une idée folle : faire libérer "l'Algérie marocaine" (une portion du territoire algérien revenant, selon lui, au Maroc) par des milices armées disséminées clandestinement en Algérie. Un projet aussi absurde qu'irréalisable, qui lui a valu plus d'un an de prison. Mais Alouah, chef d'un petit parti politique inconnu, était brusquement devenu une célébrité admirée par l'homme de la rue. Parmi les nombreux courriers de lecteurs reçus par TelQuel à l'époque du procès Alouah, l'un disait : "voilà une initiative qui mérite l'admiration, et restaure quelque peu une fierté nationale bien ternie (…). à bas la tiédeur diplomatique et l'hésitation ruineuse !". à bas la raison et le sens de la mesure, surtout. Mais le nationalisme s'est-il jamais encombré de raison ? Au système monarchiste marocain "féodal et impérialiste", Mehdi Ben Barka préférait le système républicain algérien "populaire et progressiste". Mais quand il a eu le malheur de le dire en 1963, après le déclenchement de la guerre des sables, il ne s'est trouvé, malgré son immense popularité, aucun Marocain pour le soutenir. Et très peu ont crié à l'injustice quand il a été condamné à mort par contumace. On peut avoir l'opinion qu'on veut du régime, mais toute déclaration favorable à l'ennemi en temps de guerre est une manifestation de haute trahison - et aucune nuance n'est recevable.
L'affaire du Sahara souffre du même syndrome. Il est un fait désormais établi que "la priorité nationale n°1" a été mal gérée par le tandem Hassan II/Basri pendant des décennies, et c'est ce qui fait que le conflit n'est toujours pas résolu un quart de siècle après son déclenchement. Mais pour beaucoup, oser le dire relève, encore une fois, de la trahison. Comme l'écrivait avec amertume le poète et essayiste Abdellatif Laâbi, "d'un côté, nous avons les vaillants patriotes veillant à ce que pas une virgule ne soit changée des thèses et des formules consacrées depuis le déclenchement de l'affaire. De l'autre, il ne peut y avoir que des traîtres ou des nihilistes gagnés à la cause des ennemis de l'unité territoriale". Est-ce parce qu'ils ont peur d'être ainsi qualifiés que les députés ne font jamais de commentaires au moment de voter le budget de la défense nationale ? Fathallah Oualalou et tous ses prédécesseurs le confirmeront : faire passer la loi de finances au Parlement est toujours un cauchemar. Souvent par pur principe, les députés pinaillent sur tous les budgets publics alloués à tous les secteurs. Mais jamais un mot sur celui de l'armée. Le seul autre budget qui bénéficie du même traitement est celui… du Palais royal. Ce qui nous amène à une spécificité bien marocaine : être patriote, chez nous, c'est vouer un culte absolu au roi.

"Je dédie ma victoire à Sa Majesté"
C'est un peu moins fréquent aujourd'hui que sous Hassan II, mais beaucoup de sportifs ont encore ce réflexe : dès qu'il gagent quoi que ce soit et qu'on leur tend un micro, ils s'empressent de "dédier leur victoire à Sa Majesté le roi". à force d'observer cette scène, nous ne nous rendons même plus compte à quel point elle est ridicule. Il serait parfaitement incongru qu'un sportif français dédie sa médaille à Jacques Chirac, ou un Américain à George Bush… Chez nous, c'est normal. Sans même être un sportif victorieux, n'importe quel quidam sur lequel on braque une caméra dans la rue se sentira, neuf fois sur dix, obligé d'appeler la bénédiction de Dieu et de tous ses saints sur la tête de Sidna et de sa glorieuse famille. 40 ans de hassanisme ont forgé au Maroc un patriotisme propre aux autocraties : celui qui consiste à considérer la personne du chef de l'état comme le symbole suprême de la nation. Aimer la nation, c'est donc aimer le roi, CQFD.
Cet amalgame fondateur a démarré en 1953, quand Mohammed V avait été exilé par les Français. Brandir son portrait dans la rue était l'expression ultime du nationalisme. N'est-ce pas le parti de l'Istiqlal qui a décidé que le Maroc fêterait chaque année la fête du trône ? Il y a bien une fête de l'indépendance, au Maroc. Mais LA fête nationale reste, aujourd'hui encore, l'anniversaire de l'intronisation du roi. "Le nationalisme et la monarchie sont non seulement liés, dit le politologue Abdelhay Moudden, mais confondus". Cette situation ne s'est pas imposée toute seule, il a fallu y travailler. "Dès les premières années de l'indépendance, rappelle l'anthropologue et spécialiste du nationalisme marocain Emilio Spadola, le prince héritier Moulay Hassan envoyait les premiers contingents des FAR prêcher la bonne parole dans les douars. Aux paysans, les soldats disaient : le drapeau rouge et l'étoile verte, c'est ton symbole, et lui (montrant la photo de Mohammed V), c'est ton père, ta mère, ton frère, etc". Pour les masses analphabètes qui découvraient les notions de patrie et de patriotisme, marquer leur attachement au Maroc en brandissant le drapeau et le portrait du roi a très vite été "un réflexe sans devenir pour autant une conviction", note Spadola. Pendant la Marche verte, sans doute le moment le plus glorieux du patriotisme marocain, c'est tout naturellement que les marcheurs brandissaient le Coran, le drapeau marocain et le portrait de Hassan II. Ne cherchons pas bien loin : Dieu / la patrie / le roi est le triptyque fondateur de ce pays. "Et alors, où est le problème ?", diront ceux qui sont tellement habitués à la chose qu'ils n'y voient pas malice. Le problème est dans ce simple constat : Dieu et la patrie, ce sont des concepts, aussi intangibles et éternels que la foi et la terre ; le roi, lui, est un humain, capable, comme tous les humains, du bien comme du mal, du meilleur comme du pire. Faire de la dévotion à sa personne l'expression ultime du patriotisme, quoi qu'il dise et quoi qu'il fasse, est, objectivement, une anomalie. Mais après 50 ans d'indépendance et 5 ans de nouvelle ère, nous en sommes toujours là.
Parmi les "dérives anti-patriotiques" stigmatisées par le fameux "appel citoyen" lancé en juin dernier, les "abus" de la presse contre le roi, "directement et ouvertement visé à maintes reprises", figuraient en bonne place. Personne, pourtant, n'avait fait autre chose que parler, ou écrire. Si Nadia Yassine a été érigée, par ce même "appel citoyen", en incarnation parfaite de l'antipatriotisme, c'est parce qu'elle avait osé dire que "la monarchie ne convient pas au Maroc". Elle n'avait pas rejeté la patrie, mais seulement le système politique qui la gouverne. Pour le pouvoir, qui faisait ouvertement la promotion de "l'appel citoyen", cela revenait au même. Sacraliser la monarchie, c'est être patriote, la critiquer, c'est être antipatriote. Ahmed Herzenni, l'homme qui est à l'origine de ce fameux appel, est aujourd'hui le défenseur le plus en vue de ce patriotisme tranché et peu ouvert aux nuances. "Nous n'avons pas rédigé un texte philosophique, déclare-t-il aujourd'hui à TelQuel, mais un texte de conjoncture politique, partant d'un principe clair : nous sommes un pays en transition menacé par les excès, et il s'agit de défendre cette transition. Il y a un SMIG du patriotisme, une sorte de niveau plancher en dessous duquel on ne doit pas descendre quand le pays est menacé. Le débat national est une chose sérieuse, on ne peut pas s'y inviter sans savoir de quoi on parle. Aujourd'hui tout le monde parle de tout, sans avoir rien étudié. Quand on n'a pas fait d'enquête, on n'a pas droit à la parole". Voila qui est vigoureux - et, on peut le comprendre, doux aux oreilles du pouvoir. Mais le raisonnement de M. Herzeni souffre d'une contradiction (au moins) : le Maroc, sa stabilité, son union et sa "transition" ne sont nullement menacées - comme c'est d'ailleurs clairement écrit dans "l'appel citoyen". On peut concevoir qu'en temps de guerre, il ne faille pas démoraliser la population, voire même qu'il faille entretenir son agressivité vis-à-vis de l'ennemi. Mais il n'y a aucune guerre, en ce moment. Quant à l'ennemi qu'est le Polisario (et, derrière lui, l'Algérie), ils se contentent de parler. Les paroles n'ont jamais été une menace - sauf quand on n'est pas sûr de soi. Brider la liberté d'expression (celle de Nadia Yassine, comme celle de la presse) est aujourd'hui la forme de patriotisme qu'encourage l'état, via cet appel et ses prolongements (dont la récente "lettre ouverte aux intellectuels espagnols", qui disait plus ou moins la même chose). "Face à cette option de fermeté, explique Moudden, il y a une frange de la société, et même au pouvoir, qui prône la liberté et la démocratie, comme meilleur moyen de renforcer les acquis du pays. Dans leur stigmatisation mutuelle, les conservateurs du système jugent les libéraux comme anti-patriotes et vice versa". Or, le patriotisme défendu par les durs à cuire est fondé sur la peur. La peur de l'état d'être moins convaincant qu'une Nadia Yassine, qu'un Mohamed Abdelaziz, ou qu'une poignée de journaux indépendants.

"J'aime mon pays, mais il ne me le rend pas"
Loin, très loin de la politique et de ces joutes entre initiés, une question récurrente, qui concerne tout le monde : partir, quitter le Maroc et s'installer ailleurs, relève-t-il du manque de patriotisme ? Ceux qui l'ont fait sont statistiquement rares, mais ceux qui rêvent de le faire (ou au moins qui y pensent) représentent la très grande, voire l'écrasante majorité. Un sondage récent avait établi que 90% des Marocains s'établiraient à l'étranger, s'ils en avaient la possibilité (!). N'aiment-ils pas leur pays pour autant ? évidemment si. Mais ils estiment, à tort ou à raison, qu'ils n'y ont pas leur place, que ce n'est pas au Maroc qu'ils auront un job valorisant, un bon salaire et une vie décente. Il y a bien des gens qui ont les trois, au Maroc, et qui ne pensent pas à s'expatrier. Mais ceux-là, pense la majorité, font partie d'une classe minoritaire et privilégiée, qui a beau jeu, elle, d'être patriote. "Marx avait raison quand il disait que le patriotisme est une affaire de classe, estime le chercheur et spécialiste du nationalisme Abdelmjid Benjelloun. Quelqu'un qui ne manque de rien est plus facilement patriote, parce que la patrie le lui rend bien". Voilà la base du raisonnement de tous ceux qui rêvent de partir, injustement accusés d'antipatriotisme : "J'aime mon pays, mais il ne me le rend pas". Mais que devrait donc faire le Maroc (en fait, l'état) pour "rendre" leur amour à tous ces déçus ? Les avis divergent. Pour un diplômé chômeur, l'état a le devoir d'embaucher tous les diplômés - lui en vouloir s'il ne le fait pas est donc légitime. Un fonctionnaire déçu invoquera volontiers le fait qu'il n'ait pas été promu plus souvent - sans se demander nécessairement s'il l'a mérité. Un entrepreneur en difficulté se plaindra des impôts trop élevés, du système bancaire trop cadenassé. Les trois, et beaucoup d'autres, pourront aussi se plaindre de "la mentalité des Marocains" (en mettant là dedans tout ce qui leur passe par la tête), résultat des mille et une tares du système éducatif… Bref, quiconque a à se plaindre de quoi que ce soit et rêve de partir pourra agiter, en guise de justification, l'argument du Maroc "qui ne l'aime pas comme lui, l'aime". Tout cela est bien flou et bien subjectif… "Pour que le sentiment national soit rationalisé, explique Larbi Messari, il faut un contrat social qui dise clairement : voila ce que nous devons à l'état, voilà ce que l'état nous doit. Comme rien de tout cela n'est clair, dès qu'on est mécontent, cela se répercute sur le sentiment national". L'anthropologue Lahcen Haddad enfonce le clou : "Au Maroc, le désenchantement économique et social est souvent utilisé contre l'appartenance nationale". D'où le fantasme récurrent du visa, de l'émigration au Canada, des "papiers" européens obtenus en séduisant un(e) touriste, etc.
Mais tout le monde ne se contente pas de fantasmer. Beaucoup sont réellement partis. On ne parle pas de la deuxième ou troisième génération d'émigrés, ceux qui sont "nés là bas", mais bel et bien de ceux qui sont nés ici, ont grandi ici et ont fini par céder à la tentation du "hrig". N'aimaient-ils pas le Maroc ? C'est encore moins vrai pour eux que pour ceux qui se contentent de rêver au départ. "Les émigrés clandestins ont un amour extraordinaire du pays, affirme Khalil Jemmah, président de l'association des Amis et Familles des Victimes de l'Immigration Clandestine. Leur premier geste, une fois arrivés sur l'autre rive, c'est d'acheter une carte téléphonique pour rester connectés au pays. Et une fois qu'ils se sont installés et ont commencé à gagner de l'argent, leur premier achat, après la voiture, c'est un lot de terrain au pays. Ne nous y trompons pas, les immigrés aiment encore plus leur pays que les autres. Ce qu'ils haïssent, c'est le système socio-économique qui les a poussés à partir. Tous disent qu'ils auraient aimé rester, s'ils avaient eu le choix".
D'autres ont eu le choix, et sont partis quand même. Issus de familles plus ou moins aisées, ayant bénéficié d'une bonne éducation sanctionnée par de bons diplômes, ils ont choisi de vivre à l'étranger. Ceux-là, au moins, pourraient dire - et ce serait leur droit - que l'amour du pays ne signifie pas grand-chose, qu'ils se sentent citoyens du monde, libres de s'installer où ça leur chante… Et pourtant. Presque tous parlent de revenir, un jour, quand ils auront accumulé "suffisamment d'expérience", "suffisamment d'argent", ou les deux. Rares sont ceux qui le feront effectivement. Mais si presque tous, malgré tout, agitent le mythe du retour, si presque tous guettent avec fébrilité les matches de l'équipe nationale à la télé, si presque tous fondent sur les forums de discussion sur Internet et lisent avec passion tout ce qui s'écrit sur le Maroc… c'est que la flamme du patriotisme ne s'est jamais complètement éteinte. Elle s'est juste "recomposée", souligne Moudden.
Alors, les Marocains aiment-ils, oui ou non, leur pays ? La réponse est, de toute évidence : oui, quoique de diverses manières (et pas forcément celle que l'état voudrait). C'est un sentiment irrationnel, brouillon, qui part dans tous les sens, qui peut faire faire une chose et son exact contraire. Bref, de l'énergie brute, dans des proportions titanesques. Pour faire de cette énergie une force au service du développement, il faudrait la canaliser par un contrat social clair, et par un projet de société ambitieux. D'autres l'ont fait. Nous pas. Pas encore ?

souce: Telquel

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