Corruption, informel, équilibres macroéconomiques brinquebalants, justice à deux mesures… autant d'éléments qui mettent le Maroc sur le banc de touche des classements internationaux.
Le Bertelsmann Transformation Index (BTI) pour 2006 vient d'être rendu publique. Il s'agit d'un classement global qui analyse et évalue la dynamique de 119 pays en transition ou en développement, leur capacité à aller de l'avant avec, comme objectif, d'isoler le caractère de la qualité de gestion du pays. Le BTI illustre la corrélation entre le développement économique et le management politique. Les principaux indicateurs, Status Index et Management Index prennent en considération 58 critères (performances économiques, libertés individuelles, climat des affaires, compétitivité…).
L'objectif est de fournir, au niveau international, une vision complète de l'évolution de la démocratie et de l'économie de marché ainsi que de la qualité de la gestion politique dans chacun de ces pays. Et le moins que l'on puisse dire c'est que la vision Maroc est pour le moment brouillée. Entre des indicateurs stagnants et un classement qui dégringole, le royaume est logé à la même enseigne que la Tunisie, l'Egypte ou encore la Jordanie. En trois ans, le Maroc aura pris un sacré coup en matière de classement, il passe de la 61ème position à la 79ème par rapport au Status index (démocratie et économie de marché). La qualité de gestion est encore plus mal lotie. On aura perdu 11 places passant de la 51ème position à la 62ème. Mais au regard des indicateurs, ce n'est pas tant une régression qu'enregistre le Maroc mais plutôt une stagnation (de 4,62 à 5,1 pour le Status index et de 4,5 à 4,7 concernant le Management index). Un paradoxe qui trouve son origine dans le fait que les autres pays évoluent plus rapidement nous laissant ainsi sur le banc de touche. Comparé à un Sénégal qui passe de la 31ème place en matière de qualité de gestion à la 17ème avec un indice de 6,77 ou encore le Niger (55ème à la 28ème position, indice 6,13), le Maroc fait du surplace. Le constat est le même que celui émis par le dernier rapport du FMI : la lenteur de la transition politique et économique et ce en dépit des réformes engagées par les pouvoirs publics.
Bonne gouvernance
Pour être dans le top ten de ce genre de classement il n'y a pas de miracles. Il faut respecter des règles de bases auxquelles on ne peut pas se soustraire : Une constitution qui contribue à l'édification d'un Etat de droit, une justice indépendante et un climat d'affaires sain, entre autres. A ce niveau-là le rapport sur le Maroc ne fait pas dans la dentelle. Il est négatif de bout en bout. Seule la réforme du Code de la famille trouve grâce à ses yeux. Il met le doigt sur l'essentiel à savoir les pleins pouvoirs entre les mains de la monarchie. Le document revient sur la concentration des pouvoirs « Non seulement la Constitution réserve au roi le pouvoir exécutif mais elle lui accorde aussi un pouvoir religieux en sa qualité de commandeur des croyants. La réforme de la Constitution, seule à même de limiter le rôle de la monarchie, n'est pas à l'ordre du jour pour le régime même si de plus en plus de voix s'élèvent pour la réclamer notamment dans les milieux d'extrême gauche », relèvent les rédacteurs du rapport. Ils reviennent également sur les élections de 2002, les qualifiant des plus transparentes dans l'histoire du Maroc. Il y a tout de même un bémol à ce constat « positif » : le retard pris dans l'annonce des résultats, le blocage du site du ministère de l'Intérieur qui transmettait en direct les résultats ainsi que les pressions sur le PJD pour limiter sa participation. Le document rappelle également que le Premier ministre n'est pas issu des urnes, mais nommé par le roi. Côté répression, les rédacteurs du rapport notent l'augmentation des dépassements en matière de droits de l'Homme depuis les évènements du 16 mai 2003. « La lutte contre l'islamisme radical a sérieusement entravé les progrès accomplis par le Maroc », note le document. Consacrant une partie aux limites juridiques de l'Instance Equité et Réconciliation, les auteurs rappellent le scepticisme et les critiques d'associations marocaines tels l'AMDH ou encore internationales : Amnesty, Human Rights Watch… . « Les mauvais traitements des gens arrêtés suite aux événements du 16 mai 2003 rappellent les abus du passé pour lesquels cette instance est supposée aider le Maroc à tourner la page. (...) Mais les failles actuelles montrent que, malgré les indéniables progrès du Maroc en matière de droits de l'Homme, les forces de sécurité ont encore une fois bafoué la règle de droit en toute impunité et que la justice peut toujours être mise au service du corps exécutif » : « Politiquement, les choses ont peu changé ». À ce niveau, il reste au Maroc à traduire le changement politique souhaité en réalité.
La corruption et le manque d'indépendance de la justice demeurent les principaux boulets d'un régime dont « les intentions réelles en matière de démocratie sont inintelligibles et parfois contradictoires », accuse le rapport citant à titre d'exemple la presse. Ainsi au moment « où la presse commence à jouir d'une liberté relative, des journalistes sont encore mis sous les verrous (…), la mise en place de l'IER alors que dans des centres secrets de détention la torture est toujours de mise, est également contradictoire ».
Faisant allusion aux grands scandales financiers qui secouent le Maroc, les rédacteurs du rapport expliquent que les procès initiés (CIH, BNDE…) n'ont pas eu d'issue. Et pour cause : « A chaque fois que les procédures aboutissaient au constat que les malversations étaient le résultat naturel d'une mauvaise gestion du régime, les dossiers étaient classés ».
Filets sécuritaires
Côté économique, le rapport émet quelques doutes. « Si actuellement, le cadre macro-économique se tient plus ou moins bien, c'est plus grâce à une bonne pluviométrie et à des recettes de privatisations dont la manne se tarit de plus en plus ». Assurance-maladie obligatoire, dégraissage de l'administration publique et son impact sur les caisses de retraite, résorption du chômage, le gouvernement a engagé le Maroc sur des dépenses récurrentes sans qu'y soient associées des recettes adéquates, faiblesse de la croissance oblige. Résultat, les prévisions sur le creusement du déficit public sont plutôt alarmistes : « les réformes structurelles entamées aujourd'hui vont-elles créer, demain, les conditions d'une croissance élevée permettant ainsi d'ajuster à l'avenir recettes et dépenses ? » Rien n'est moins sûr, expliquent les rédacteurs du rapport : « L'informel, toléré par le régime au nom d'une stabilité sociale, fait rage au Maroc ». Lutter contre l'informel et générer suffisamment de recettes fiscales pour financer les infrastructures sociales sans pour autant provoquer un déséquilibre social, c'est le défi auquel le Maroc doit faire face, couplé à un environnement des affaires assaini et une justice dépendante.
Les filets sociaux ont été avant tout des filets sécuritaires. Engager des réformes en profondeur, c'est remettre en question ce type d'équilibre. Le gouvernement est-il en mesure de s'atteler à ce type de chantier ? Seul le courage politique pourra le permettre. Car une chose est sûre : A l'avenir, l'Etat ne pourra plus se payer le luxe de ne pas rationaliser ses dépenses. Les réformes engagées depuis quelques années par les pouvoirs publics ne sont pas suffisantes. « Une économie de marché nécessite des institutions saines qui n'hésitent pas à prendre les mesures nécessaires contre les sociétés délictueuses », expliquent les rédacteurs du rapport. La révolution économique attendue désespérément par le Maroc passerait-elle par une révolution des moeurs politiques ? Des échéances politiques (2007) et économiques (2012) ne laisseront que peu de temps au pouvoir pour faire ses choix.
source: lejournal-hebdo