Maroc . Le roi devra se prononcer sur le rapport de la commission d’enquête indépendante relatant les exactions commises entre 1956 et 1999.
Le 30 novembre, l’Instance équité et réconciliation (IER), mise en place par le roi Mohamed VI en novembre 2003 pour enquêter sur les violations des droits de l’homme entre 1956 et 1999, remettait son rapport au souverain marocain. Selon ce dernier, l’objectif est que « les Marocains se réconcilient avec eux-mêmes et avec leur histoire » et de tourner la page des années de plomb. Toutefois, il était fait obligation aux témoins de ne pas donner l’identité des responsables de ces exactions, dont certains occupent encore aujourd’hui des responsabilités dans les appareils de l’État.
« Les graves violations des droits de l’homme commises entre 1956 et 1999 ne sont pas uniquement le fait d’une centaine d’individus », expliquait le 26 décembre 2004 au journal en ligne Naros Driss El-Yazimi, membre de l’IER et ancien vice-président de la FIDH. « Nous avons estimé, ajoutait-il, que la responsabilité institutionnelle primait la responsabilité individuelle. » Quant au président de l’IER, Driss Benzekri, cinquante et un ans, qui a passé seize ans en détention, il a indiqué dans un entretien au quotidien socialiste marocain Libération de jeudi, que l’objectif de ce rapport est de proposer « une stratégie de bonne gouvernance sécuritaire ». Dans ce sens, le rapport préconise « une stratégie nationale de lutte contre l’impunité par le biais de réformes juridiques et l’élaboration d’une véritable politique des droits de l’homme dans les secteurs de la justice, de la sécurité et du maintien de l’ordre ». Il demande à l’État de présenter ses excuses aux victimes. Car, selon Driss Benzekri, « la responsabilité de - l’État est établie et évidente dans les violations des droits de l’homme et rien ne peut l’excuser ».
Le rapport de l’IER - 700 pages - a recensé près de 20 000 témoignages et identifié 9 799 cas de violations. Toutefois, seules 200 personnes ont été conviées à témoigner publiquement des exactions commises à leur endroit ou à l’endroit de leurs proches. Il en ressort que les répressions exercées durant cette période avaient entraîné la mort de 592 personnes, dont 322 abattues lors des manifestations du « pain » à Casablanca en 1981. Un chiffre aussitôt contesté par l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH), selon qui environ 3 000 personnes ont été tuées durant cette période, dont un millier le 20 juin 1981 pour la seule Casablanca.
Pour autant, le rapport a évité de désigner le régime de Hassan II comme responsable de ces exactions. Le nom du souverain n’est jamais mentionné, alors que, selon Abraham Serfaty, les années de Hassan II ont été « jalonnées de massacres », citant les répressions de mars 1965, de juin 1981 à Casablanca et le fait d’avoir dirigé en personne, en janvier 1959, le massacre des Aït Ouriaghel, tribu du Rif qui s’était révoltée contre le régime. Pour autant, des journaux marocains ont vite désigné Driss Basri, l’ancien ministre de l’Intérieur de Hassan II, comme le principal responsable de la répression des années soixante-dix et quatre-vingt. « Vous savez que l’on pourra se servir de Driss Basri, qui est un excellent bouc émissaire, pour enterrer le dossier des violations des droits de l’homme », a rétorqué, dans un entretien à Aujourd’hui le Maroc du 16 décembre, Ali Amar, vice-président de l’AMDH.
Quelles que soient les critiques ou les omissions, ou malgré le fait que ce rapport donne l’impression de solder à bon compte le passé du régime marocain, voire les suites que compte lui donner Mohamed VI, il n’en reste pas moins qu’il constitue une première au Maghreb et au Proche-Orient. À ce jour, aucun pays arabe n’a entrepris un tel travail de mémoire pour asseoir la démocratie et la culture des droits de l’homme.
Hassane Zerrouky
source: http://www.humanite.presse.fr/journal/2005-12-23/2005-12-23-820515