Le rapport mondial sur la corruption 2006 réalisé par l'ONG Transparency International dénonce les conséquences dramatiques de la corruption dans le domaine de la santé. Comme tant d'autres, ce secteur est particulièrement concerné par les irrégularités au Maroc.
« Moi, ma femme va à l'hôpital, on l'examine et on lui prescrit des traitements et elle leur explique qu'elle n'a pas de quoi les acheter. Ils répondent qu'il n'y a pas de médicaments disponibles dans l'hôpital mais les gens qui leur donnent 20 ou 30 dirhams réussissent à obtenir des médicaments gratuits. Mon problème, c'est que je n'ai pas les moyens d'acheter les médicaments ». C'est par ces mots, prononcés par un homme à Casablanca, que s'ouvre la préface du rapport mondial sur la corruption 2006 rédigé par l'ONG Transparency International et rendu public mercredi 1 février à Londres (ce rapport est disponible en anglais dans son intégralité sur le site www.transparency.org). Un document centré cette année sur les conséquences dramatiques de la corruption dans le secteur de la santé. Un phénomène qui provoquerait annuellement la mort de plusieurs milliers de personnes dans le monde et dont la contrefaçon pharmaceutique, les détournements de fonds, les pots-de-vin et les extorsions seraient les principales manifestations. Une réalité extrêmement problématique à laquelle n'échappe pas le Maroc. Le cas préoccupant du Royaume figure même dans la première partie du rapport intitulée "corruption et santé", sous le titre "Paiements informels pour les soins de santé". Cette analyse est menée par Transparency Maroc sur la base des résultats de l'enquête nationale sur l'intégrité réalisée en 2002. On apprend ainsi que « quatre personnes sur cinq interrogées pour cette étude estiment que la corruption dans le système de santé publique est "courante à très courante" ». Parmi les personnes qui ont répondu à cette enquête et qui ont été en contact avec du personnel de santé publique, « 40% admettent avoir effectué un versement illicite pour un service qui était supposé être gratuit ». « 56 % d'entre elles l'ont fait pour bénéficier de soins publics » et « 59% reconnaissent n'avoir payé que pour être examinées ou pour être admises à l'hôpital ». Pour Azeddine Akesbi, secrétaire général de Transparency Maroc et coauteur de cette contribution au rapport mondial, ces chiffres sont bien le signe que « l'offre en matière de services de santé s'est considérablement dégradée et qu'elle n'est désormais plus accessible aux plus démunis ». Selon lui, l'exemple le plus frappant de cette dérive concerne le « certificat d'indigence » théoriquement délivré par les autorités aux familles les plus démunies afin qu'elles puissent accéder gratuitement à certains soins. Mais, ce « précieux sésame » fait désormais l'objet d'un véritable marchandage, qui permet ainsi à de nombreuses personnes, pourtant dotées de moyens financiers, de bénéficier de la gratuité des soins lorsqu'elles s'adressent à un hôpital public.
Scandales à répétition
Bien évidemment, la Santé ne constitue que l'un des nombreux secteurs touchés par des pratiques illicites. Comme l'explique M. Akesbi, les semaines sans nouvelle révélation sont rares, « car on est ici en présence d'une corruption endémique, généralisée qui touche tous les secteurs ». Pour la première fois, le Maroc bénéficie donc d'un « rapport de pays » inséré dans la seconde partie du rapport mondial. Un rapport qui semble parfaitement justifié quand on sait que le Maroc qui occupait en 1999 la 45ème place dans l'Indice de perception de la corruption (IPC) réalisé par Transparency International, a rétrogradé au 78ème rang en 2005 (voir graphique). Preuve sans doute que les mesures de lutte contre la corruption annoncées durant cette période n'ont pas été suivies d'applications concrètes susceptibles d'enrayer le phénomène. La suppression en 2004 de la Cour spéciale de justice (CSJ) réclamée depuis plusieurs années par Transparency Maroc constitue bien, selon son secrétaire général, « un élément positif mais il reste encore beaucoup à faire, sur le plan juridique. Le gouvernement a certes annoncé un plan de lutte contre la corruption en 2005 mais pour l'instant il n'y a rien, on attend toujours des faits concrets ». Et ce, malgré la multiplication des scandales révélés principalement par la presse. M. Akesbi souligne d'ailleurs « le rôle très positif de la presse, qui effectue un véritable travail d'investigation, en révélant des faits précis, détaillés sur de nombreuses affaires (comme le financement de la Grande Mosquée Hassan II, l'affaire du CIH, celle de la Banque Nationale de Développement Economique, ou encore l'implication des militaires dans le secteur de la pêche). Le problème après, c'est qu'il n'y a pas de suite du côté de la justice, contrairement aux pays où la règle de
droit prévaut, et où les affaires sont déférées devant le Parquet ». L'indépendance de la justice est donc pour lui un préalable indispensable à toute tentative de mener à bien une politique de lutte contre la corruption réellement efficace, donnant véritablement la possibilité aux citoyens et aux entreprises de faire appliquer la loi. De même, il conviendrait de pallier les défaillances chroniques des différents organes de contrôle comme l'Inspection générale des finances (IGF) ou la Cour des comptes en les dotant de moyens et en donnant des suites judiciaires à leurs différentes enquêtes. Enfin la ratification, maintes fois annoncée, de la Convention de l'ONU contre la corruption, fournirait au Maroc un cadre juridique international susceptible d'influencer de manière concrète le combat contre la corruption dans ses multiples aspects.