Derrière les textes de loi, des vies déchirées
Après avoir connu l’exil, la guerre et la pauvreté, de nombreux immigrés se heurtent en France à des obstacles administratifs, que le projet de loi Sarkozy veut renforcer et qui les empêchent de mener une vie normale, prolongeant parfois à vie leurs années de « galères ».
Félix Moubara répond à tous les critères fixés par Nicolas Sarkozy en matière de revenus, de logement, de qualification, de travail, de connaissance de la langue française. Reconnu réfugié le 30 décembre 2003, un an après son entrée illégale en France, ce Centrafricain aidé par France Terre d’Asile n’a cependant pas obtenu de réponse à sa demande de regroupement familial pour sa femme et ses six enfants mineurs, menacés dans leur pays. « Pourtant, en avril 2005, nous avons reçu un accord du Ministère des AE mais l’ambassade de France a systématiquement refusé d’accorder un laissez-passer à ma famille », explique-t-il. « Puis le consulat a exigé des documents d’état civil alors que je les avais déposés à l’OFPRA ». « Je n’ai pas revu ma famille depuis mai 2001, c’est très dur, ma fille aînée a 17 ans, mon dernier 5 ans », ajoute M. Moubara avec pudeur. « J’ai un sentiment de tristesse quand je pense à eux. Ca me fait très mal au coeur qu’ils grandissent loin de moi.
Les mots me manquent ». Malik Bedjaoui, Algérien de 36 ans, n’a « plus de vie » depuis qu’il est sans papiers faute d’avoir rempli sa demande de carte de séjour à temps. Il a dû abandonner ses études de médecine, enchaîne les « boulots d’esclaves » et change de domicile tous les deux jours. « Je pars tous les matins la peur au ventre, sans savoir si je vais être arrêté ou expulsé. La nuit, je fais des cauchemars ». M. Bedjaoui est en France depuis neuf ans et espérait pouvoir bénéficier d’une régularisation automatique dans un an, mais cette disposition est annulée par le projet de loi en cours qui parle de « cas par cas ». Le mois dernier, il n’a pas pu assister à l’enterrement de sa mère en Algérie. Angèle Kanenga, ayant demandé l’asile en France après un viol en République démocratique du Congo, fait partie des quelque 184.000 personnes déboutées depuis 2001. « J’aurais mieux fait de mourir là-bas », dit-elle, « ici, on est traité comme des chiens ». La jeune femme de 20 ans se prostitue « pour se nourrir ». Elle n’avait pas de permis de travail pendant l’examen de sa demande. Abdoul Sadaev, Tchétchène de 38 ans, est arrivé en France clandestinement après avoir été refoulé une première fois à la frontière.
Toute sa famille a été tuée par l’armée russe. « Je vis tous le temps terré, un peu comme à Grozny, mais sans les bombardements. Pour moi la France, c’était les droits de l’Homme, maintenant je ne sais plus », dit-il en russe. Sédou Coulibaly lui ne décolère pas d’être bientôt « soumis au pouvoir des maires et des préfets qui sont sensés mesurer notre degré de « civilisation ».Marié à une Française, il devra patienter trois ans et non deux pour solliciter une carte de long séjour en vertu du nouveau projet de loi. Si toutefois, il est considéré comme « bien intégré ». Les députés français doivent entamer mardi l’examen du projet de loi Sarkozy sur l’immigration et l’intégration, onze jours après la polémique déclenchée par les propos du ministre de l’Intérieur sur cette question très sensible à un an des échéances électorales. « Si certains n’aiment pas la France, qu’ils ne se gênent pas pour la quitter », avait affirmé samedi dernier le président de l’UMP.Cette déclaration, paraphrasant un slogan du FN, déjà repris par le Mouvement pour la France( de de Villiers, a provoqué un tollé d’indignation à gauche et de la part des associations de défense des droits de l’Homme. Tous l’accusent de chasser sur les terres du FN dans la perspective de l’élection présidentielle, Sarkozy n’ayant jamais caché sa volonté d’aller chercher « un à un » les électeurs d’extrême-droite.
L'Opinion