Le palais à l'assaut du PATRONAT

Maroc :  Le palais à l'assaut du PATRONAT

Posté par lakil le 24/6/2006 19:53:28 (446 lectures)

Depuis la fin des années 80, 1988 plus précisément, les élections pour la présidence de la Confédération Générale des Entreprises Marocaines a opposé au moins deux candidats. La démocratie interne qui a caractérisé le fonctionnement de la confédération a rarement été mise en défaut. Que cette dynamique date de la fin des années 80 n'est pas fortuit. C'est la période dans l'histoire de l'économie politique du pays où la monarchie de Hassan II a pris conscience de la nécessité de changer de gouvernance économique. Cette volonté de changement n'est pas le fruit d'une soudaine adhésion aux valeurs libérales.

C'est bien la nécessité qui a commandé cette évolution. Conscient que l'économie de rente basée sur des systèmes de patronage ne produisait plus la richesse nécessaire à assurer la stabilité sociale du pays, et donc menaçait la survie du régime, Hassan II a permis l'institutionalisation d'une corporation qui, sans être en dissidence gagnait un semblant d'autonomie. Le couple monarchie-patronat a depuis connu des hauts et des bas sans que se démente l'évolution générale vers le respect de la légitimité de la confédération. Cette évolution s'est accompagnée par un retrait relatif des affaires du roi. L'ONA s'est illustré par son absence dans les privatisations. Ce n'est pas une coïncidence. Il fallait laisser l'espace à une nouvelle race d'hommes d'affaires, d'entrepreneurs ayant le courage et le dynamisme pour prendre des risques, créer des richesses et éviter que le pays ne se disloque sous les coups de boutoir de la mondialisation. Qu'il y ait un seul candidat à la présidence de la CGEM, que depuis la mort de Hassan II la monarchie se lance à titre privé dans un expansionnisme économique confinant à l'hégémonisme ne relève pas non plus de la coïncidence. Mais il n'y a pas que cela. La monarchie de Mohammed VI s'est décomplexée à l'égard des affaires parce que le groupe de jeunes businessmen autour du roi l'ont persuadé, et se sont persuadés, que la classe des affaires marocaines investissait peu parce qu'elle n'était pas à la hauteur et pire, ne faisait pas confiance au nouveau règne. Puisque la monarchie a une force de frappe dans le privé pourquoi ne pas l'utiliser à plein régime ? Dans cette vision, le roi-homme-d'affaires créera autour de lui un écosystème économique dans lequel évolueront des entrepreneurs satellisés dont la prospérité dépendra de leur soumission. Abdelaziz Akhennouch, -ancien affidé de Driss Basri, quel Symbole-, en est aujourd'hui l'archétype. Contrat faramineux sans appel d'offres et autres largesses viennent récompenser les fidèles. Tout cela dans le silence assourdissant des politiques. Dans ce contexte, la CGEM est une empêcheuse de tourner en rond qu'il faut domestiquer. Une première tentative lors des élections à la présidence de la confédération en 2003 échoue. 2006 semble être la bonne année pour réussir ce qui n'est rien d'autre qu'une mise au pas. La marginalisation de la CGEM et de son président, en particulier depuis son interview à l'hebdomadaire La Vérité en juillet 2005, ont été un signal sans ambiguïté à l'adresse de la classe des affaires : Vous êtes avec nous ou vous êtes contre nous. Depuis ses déclarations critiquant la gouvernance du pays, Hassan Chami n'a plus été invité aux manifestations officielles du roi. En septembre 2005, un contrôle fiscal dont personne ne doute qu'il soit anodin, plombe ses affaires. Résultat : personne pour contrer Moulay Hafid Elalami, candidat proche du Palais. Bouchaïb Benhamida, président de la Fédération du BTP et proche des Chami et autres Lahjouji aurait, selon les observateurs, pu remporter la présidence de la CGEM malgré l'appui des grands groupes à Elalamy. Il ne se présentera pourtant pas. La violence de la réaction à la sortie de Chami et le soutien plus qu'officieux des hommes du palais à Elalami augurait, en cas de victoire de Benhamida, d'une guerre des tranchées contre la CGEM. Une éventualité que personne ne voit se réaliser. La présidence Elalami est-elle pour autant condamnée à voir l'apport de la CGEM s'étioler sous les diktats des hommes d'affaires du roi ? Ce n'est pas sûr, si les fédérations se rebiffent , qu'Elalamy se révèle à la hauteur de son mandat et que la monarchie se rende compte que ce n'est pas dans l'intérêt du pays. La probabilité pour que cela arrive est toutefois plus forte que par le passé.
Le microcosme des affaires n'en revient toujours pas. Le putsch mené par les grands groupes a eu raison des ambitions du clan pro-chami. Que s'est-il réellement passé pour qu'un candidat comme Moulay Hafid El Alamy se retrouve tout seul en lice à la présidence de la CGEM ? « C'est un travail de longue haleine mené par les grands groupes et à leur tête le mastodonte ONA », nous explique le patron d'une fédération ayant requis l'anonymat. Ajoutant que l'hypothèse selon laquelle les candidats potentiels ont eu peur d'aller au charbon, échaudés par les mésaventures de Hassan Chami, ne tient pas la route. « Les enjeux de ces élections dépassent de loin ceux qui prévoyaient de se présenter. Certains d'entre eux, notamment Kamil Benjelloun, patron de CBI, ont même essayé de fédérer quelques membres autour d'eux sans grand succès », nous explique ce membre de la confédération. quant à Bouchaib Benhamida qui, après un vrai début de campagne, a préféré ne pas se présnter. Il a compris que sa victoire serait à la Pyrrhus. Le régime lui aurait pourri sa présidence, ce qui aurait affaibli d'autant la CGEM.
Quant à celui qui aurait pu faire de l'ombre au candidat, Fawzi Châabi avec ses 80 sociétés et plus de 30 voix, a été convaincu de ne pas se présenter après une rencontre au sommet avec Moulay Hafid El Alamy et Khalid Oudghiri, président d'Attijariwafa bank. On raconte qu'on lui aurait promis un retour en grâce de son père auprès des milieux du Pouvoir. Un Pouvoir dont l'ombre plane lourdement sur ces élections. La version, rapportée ici et là sur les colonnes de la presse nationale, selon laquelle Elalamy se présente en saint sauveur de la CGEM pour que celle-ci n'ait pas recours au tribunal, ne tient pas la route. « Dire qu'Elalamy a pris sa décision il y a à peine un mois serait prendre les gens pour des imbéciles », ironise un proche de l'actuel président. « Les préparatifs ont commencé il y a presque deux ans », ajoute-t-il.
Nous sommes en juin 2003, la campagne pour les élections à la présidence de la CGEM bat son plein. Les cercles du Pouvoir entrevoient dans ces élections l'opportunité de prendre le contrôle de la confédération. L'initiative n'aurait pas émané tout au départ de l'ONA. Un patron, partie prenante dans la tentative d'éviction de Chami et allié de Fouad Ali El Himma, aurait approché un des responsables de l'ONA. L'idée séduit les patrons du holding royal qui décident quelques jours avant la tenue des élections de donner leur voix à l'outsider Adnan Debbagh, le changement de ton indiquait clairement l'existence d'instructions.

Flash back
Selon plusieurs témoins, pressions et instructions ont rythmé les préparatifs de ce scrutin. Derrière ce branle-bas de combat, Fouad Ali El Himma et Mounir Majidi font cause commune et mènent la cabale contre Hassan Chami, dans l'ombre, bien sûr. A la veille du scrutin, la confédération enregistre un nombre record de rappel des cotisations, un préalable légal au vote. Ainsi, plusieurs fédérations inconnues au bataillon s'acquittent de leurs cotisations pour prendre part à la bataille. Durant toute la campagne, aucun observateur ne se posera la question suivante : quel intérêt pour les grands groupes d'appuyer Adnane Debbagh -président de la fédération PME-PMI ? En fait, les grands groupes n'ont jamais accordé de l'intérêt à la CGEM, ils disposent de relais direct au sein du premier cercle du Pouvoir, ils n'ont pas voté pour Debbagh, mais plutôt contre Chami, un des vieux routiers du capitalisme marocain mais aussi un allié du Premier ministre Driss Jettou. L'arrivée à la primature de ce capitaine de l'industrie augure d'une bonne entente entre la confédération et le gouvernement. Les grands groupes qui ont leurs propres entrées dans les hautes sphères du Pouvoir sentent souffler des vents contraires. L'idée de mettre hors circuit l'allié du Premier ministre commence à faire son chemin. « Croire que Chami allait se laisser faire sans sourciller, c'était sans compter avec l'expérience de ce dernier des micmacs du Pouvoir », explique une source proche de Chami. A la veille des élections, il pactise avec ses anciens ennemis, notamment le clan Mourad Belmaâchi, son rival lors des élections 2000. Le scrutin fut serré, mais Chami remporte tout de même la victoire. La bataille pour éliminer l'un des plus forts soutiens de Jettou échoue. Chami passe en dépit des intrigues renforçant ainsi la position de Jettou. Une victoire qui sera dure à avaler pour El Himma & co.

Pourquoi Chami ?
Les rancunes mises de côté, Chami essaye de fédérer autour de lui toutes les parties prenantes de la confédération y compris les grands groupes. Il organise rencontre sur rencontre pour rassurer ces derniers. Il forme même un comité des grands groupes au sein de la confédération. Eté 2004, une réunion au sommet a lieu dans la résidence d'un grand patron marocain. Un an après les élections, les grands groupes reprennent leurs conspirations contre Chami. « Les promesses tenues aux lendemains des élections n'auraient pas été tenues », témoigne un membre de la CGEM. La relève commence à se préparer sous la présidence d'Aziz Akhnouch, Mohamed Bensalah, Mustapaha Amhal et d'autres, toujours sous la coupe du Palais. « Au départ, c'est Akhnouch qui a été désigné comme candidat idéal, mais il refuse l'offre ». Les regards se sont alors tournés vers une femme Myriem Bensalah. Mais l'idée n'a pas abouti. « Si Myriem Bensalah à l'étoffe d'une femme d'affaires, elle n'a pas les compétences pour fédérer les patrons autour d'elle ». Devant le refus d'Akhenouch, le clan Majidi se retourne alors vers Moulay Hafid Elalamy un habitué des arcanes du pouvoir. Cet ex-secrétaire général de la holding royale ayant fait un retour tonitruant après le fameux scandale d'Agma-Lahlou Tazi, est le candidat idéal pour le palais.

Come back fulgurant
Le rachat par le groupe Saham des parts du groupe Bahraini Arig de la CNIA remet encore Moulay Hafid Elalamy sous les feux de la rampe après une absence de six ans. Une absence qu'il a mise à profit pour bâtir un holding présent dans pas moins de 5 secteurs. « La campagne officieuse pour la candidature de Moulay Hafid Elalamy a commencé bien plus tôt qu'on ne le pense », explique une source proche de la CGEM.Elle prendra la forme d'une interview dans l'hebdomadaire d'Akhennouch en janvier 2006 dans laquelle le patron de la CNIA, même s'il se défend se défend de vouloir se présenter aux élections, ne s'empêche pas de distiller des messages sur sa vision de la CGEM. Et le message est on ne peut plus clair : la confédération a trop dérapé et il serait temps de remettre les choses et les gens aussi à leur place « Il y a là une confusion des genres, la CGEM et le politique peuvent être complémentaires mais encore une fois il ne faudrait pas chercher le sensationnel dans un dossier technique », expliquait alors l'actuel candidat à La Vie Eco tout en affirmant que s'il avait auparavant quitté la confédération, « c'est en partie du fait que celle-ci commençait à faire de la politique, ce qui n'est nullement sa mission ». L'entreprise qui « n'a pas besoin d'avoir des rapports de force avec le Pouvoir », clame le patron de groupe Saham. Une vision de la mision de la CGEM que bat en brêche la chercheuse et spécialiste du patronat marocain, Myriam Catusse. Dans l'interview qu'elle a accordé au Journal elle explique la nature forcément politique d'un patronat qui remplit son rôle. Selon ses amis, Elalamy dont les talents de manager font l'unanimité, « ne court pas derrière une carrière politique. Il ne faut pas voir sa contribution à l'Association Daba 2007, une quelconque soif de pouvoir politique, ses ambitions sont tout autres », explique un proche. Toujours est-il que pour sa campagne, Elalamy s'y est pris très tôt. Il a commencé d'abord par contacter les anti-Chami pour les mettre de son côté. « Il m'a contacté, il y a quelques mois, pour savoir si j'allais me présenter aux élections. Une fois assuré que non, il a essayé de me convaincre, avec promesses à l'appui, de me rallier à lui. J'ai posé mes conditions et l'on est arrivé à un consensus », raconte le patron d'une fédération au sein de la CGEM. Si les circonstances de la candidature d'Elalamy dérangent, l'homme est plutôt apprécié. « Il est venu à moi avec un programme bien ficelé et des deadlines, chose qu'on ne voyait pas avec ses prédécesseurs. Il est temps que les choses changent. Nous avons davantage besoin d'avoir l'appui du Pouvoir que d'entrer en confrontation avec lui », se justifie un autre président de fédération. Le candidat du sérail multiplie les rencontres pour convaincre. Sa présidence sera-t-elle plus constructive que ne laissent présager les circonstances de sa candidature ? Il faut l'espérer.

Le journal Hebdo

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