Tanger 2012. À la croisée des chemins

Art et Culture :  Tanger 2012. À la croisée des chemins

Posté par lakil le 25/9/2007 23:36:53 (482 lectures)

Hier mal-aimée, aujourd’hui courtisée, Tanger se rêve en belle mariée de la modernité. Mais entre touristes, people et promoteurs, de plus en plus de Tangérois se sentent exclus des chantiers actuels et cherchent leur place dans cette “renaissance”.


C’est un triste
spectacle que les Tangérois con-naissent bien : des grappes de jeunes désoeuvrés, errant dans le vieux port, pour se glisser sous le ventre d’un gros camion en partance pour l’Europe. Bientôt, à défaut de
traverser le détroit de Gibraltar, ils migreront vers l’est, à quarante kilomètres. C’est là qu’au terme d’un chantier pharaonique, Tanger Med, désormais l’un des plus grands ports d’Afrique, vient d’accueillir ses premiers conteneurs… en attendant les ferries gorgés de touristes. Jusqu’à six millions, selon les pronostics les plus opti-mistes : c’est le nombre de visiteurs étrangers attendus pour l’Expo internationale Tanger 2012, si le vote, fin 2007, préfère la ville du Détroit à ses rivales, la Coréenne Yeosu et la Polonaise Wroclaw.

“Routes du monde, rencontre des cultures. Pour un monde plus uni”. Le thème choisi pour défendre la candidature tangéroise fait autant rêver que grincer des dents. “Nous sommes la première candidature d’un pays arabe, africain, musulman et en développement”, vante néanmoins Jelloul Samsseme, directeur du Centre régional d’investissement et vice-président de l’association Tanger 2012. En plus de générer un milliard de dirhams de recettes directes et de consoler le Maroc de sa candidature malheureuse à l’organisation du Mondial 2010, le choix de Tanger pour la manifestation couronnerait, clame-t-on,le branle-bas de combat modernisateur qui agite la baie depuis quelques années, avec Tanger Med dans le rôle de locomotive.

“Enfin des projets réels”
“C’est la loterie de la région”, projette Abdelouahid Zemmouri. Depuis trois ans qu’il en couvre l’avancement des travaux, ce photographe tangérois a vu autoroute et voie ferrée se frayer un chemin le long du littoral, contraignant de nombreux habitants de Ksar Sghir, voisin du port géant, à voir leurs maisons détruites. En échange, ils ont eu la promesse de voir leur village renaître sous les traits d’une vraie ville (4500 hectares sont en voie d’urbanisation), entourée de zones franches industrielles, financières et commerciales, à l’instar de Tanger Free Zone, déjà hôte de plus de 260 entreprises.

Le centre-ville, quant à lui, s’offre à moyen terme un lifting pour un milliard de dirhams : ouverture de la vue sur la baie, mise à niveau de voiries et transports et, sur le vieux port, reconverti en marina, les Ro-Ro céderont la place aux voiliers et les bureaux des douanes aux restos.
“Enfin une économie saine, basée sur des projets réels. Il y a quarante ans à rattraper !”, s’enthousiasme le dénommé citoyenhmida, blogueur tangérois sexagénaire installé à Rabat, heureux que sa ville natale, hier mal-aimée, fasse aujourd’hui parler d’elle pour autre chose que la contrebande, le narcotrafic, l’immigration clandestine ou l’intégrisme islamiste.

Les Tangérois, eux, se félicitent de la disparition des interminables embouteillages qui obstruent chaque été les ruelles de la médina, ou encore les efforts d’assainissement dans certains vieux quartiers, où un médecin italien diagnostiquait encore récemment des cas de tuberculose.

“Le niveau de vie est au plus haut. Et c’est à mettre au compte des autorités”, reconnaît Yto Barrada. La directrice de la Cinémathèque de Tanger est pourtant peu complaisante avec le consensus béat que renvoient murs et vitrines, invariablement estampillés du logo Tanger 2012. Elle, comme d’autres habitants, rappelle que modernisation n’est pas développement et refuse que l’avenir de Tanger soit réservé aux seuls touristes et promoteurs.

Une Côte d’Azur bis
“Nous sommes en train de refaire les mêmes erreurs que celles commises en France dans les années soixante avec les HLM”, avertit Abdelouahid Zemmouri, à propos des nouveaux quartiers d’habitat social, “soi-disant pas chers, mais concentrant une jeunesse désoeuvrée”, qui s’étendent en périphérie, tandis que les complexes touristiques s’alignent comme des pièces de Lego sur la baie tangéroise. “Nous sommes incapables de penser un urbanisme touristique différent des modèles de la Côte d’Azur ou de la Costa del Sol. Nous ne savons qu’imiter”, renchérit Zemmouri. Autres reproches : la multiplication des parcours de golf là où l’eau manque, et l’avancée frénétique des buildings, en lisière de la “Forêt diplomatique”, alimentent la polémique, bien que les responsables assurent à qui veut les entendre que “pas un arbre n’a été arraché”.

Si plus de 145 000 emplois sont attendus dans le sillon de la dynamique Tanger Med, les Tangérois, souvent peu formés, ne sont pas les premiers à en profiter : “Un jour, des habitants de Ksar Sghir, des pêcheurs et des agriculteurs, sont descendus au chantier de Tanger Med pour chercher du travail, sans succès”, rapporte Zemmouri. “Quand une entreprise s’installe, elle ramène avec elle ses propres employés, constate Abdelhak, chauffeur de son métier. Même les jeunes sur l’affiche de Tanger 2012 ont été recrutés à Casa”.

Selon L’Express International (du 1er février 2007), l’université locale et l’OFPPT essaient de s’adapter aux nouveaux besoins de la région, mais il est trop tôt pour évaluer la portée d’une telle initiative.

Et l’âme de la ville ?
La pression foncière, elle, ne s’est pas fait attendre. “Dans la médina, le prix de certains terrains a doublé en un temps record”, fait remarquer Rachid Taferssiti, président d’Al Boughaz, une association de développement et de défense du patrimoine. “Si toutes les maisons sont rachetées, il n’y aura plus de familles, plus d’enfants qui courent les ruelles, plus de vie”. À l’heure où folie des grandeurs et “jetsetisation” font grimper les enchères dans la ville, l’association craint que ne soit bradée l’“âme de la ville”.

En arpentant les rues, de Bab Kasbah au marché Foundouk Chajra, l’homme s’irrite des opérations de rénovation hasardeuses, “sans respect de l’historique des lieux” : pavements fantaisistes et intrusions de marbre, portes en bois remplacées par des portails métalliques, plaques de compteurs d’électricité exhibées. Et ce “diktat du blanc et jaune” qui s’étend, pour une raison obscure, à mesure que l’on repeint les façades. “Tanger n’a jamais été ainsi, plaide Taferssiti. Du large, les arrivants la voient blanche, mais c’est un blanc légèrement teinté de couleur en soubassement”, lance-t-il en montrant un bout de mur où s’effritent des couches bleues, ocre et safran, tandis qu’une passante sort du four commun une brûlante “caliente”, tarte au pois chiche héritée des Espagnols.

L’association présidée par Rachid Taferssiti a tout de même obtenu des autorités que l’Agence urbaine classe plusieurs dizaines de bâtiments à préserver : Teatro Cervantes (pour la restauration duquel l’Espagne vient de débloquer un budget d’un million de dirhams), Villa de France, Hôtel Continental, Casa Emilio… “Encore faut-il pouvoir les entretenir et les animer avec des projets viables et des personnes compétentes. On n’arrive pas à gérer le patrimoine existant. Comment faire alors avec de nouveaux projets ?”, s’interroge-t-il. D’un côté, les brochures assurent que le site de l’Expo léguerait galeries et ateliers flambant neuf, de l’autre, des lieux de mémoire ont déjà été sacrifiés au béton des projets immobiliers, comme le vieil hôpital de quarantaine Lazareto et bientôt une partie du Monopolio des tabacs. Quant aux églises et synagogues, elles continuent à se dégrader dans l’indifférence générale.

Et quand des opérations de restauration sont menées, elles ne sont pas toujours heureuses. Ainsi, la mythique place du Grand Socco, refaite à neuf, s’est vue imposer une énorme fontaine en marbre gris, et de hauts palmiers qui compromettent l’idée de futures projections en plein air par la Cinémathèque de Tanger. “On nettoie, on modernise, constate sa directrice Yto Barrada depuis le perron du cinéma Rif. Mais on ne prévoit toujours pas de vrais espaces pour les marchés, ces lieux importants de lien social qui se tassent dans des ruelles. Quand va-t-on penser à accueillir les petits métiers, les paysannes, l’arrière-pays dans cette modernisation ?”, s’impatiente-t-elle. “On n’aime pas que nos rues soient bousculées, c’est humain, temporise Mary-Rahma Homman, directrice de l’Association Tanger 2012. Mais à chaque fois, les gens sont consultés”.

Quelles priorités ?
Difficile pourtant de cerner les priorités culturelles des responsables de la ville : restauration des Grottes d’Hercule, aménagement d’une “voie romaine” le long des remparts pour s’y balader “en répliques de chars d’époque” (sic), mise en valeur du patrimoine préhistorique, etc. Sans parler de la kitschissime sculpture de six mètres sur deux, soumise à la ville par un artiste étranger pour la bagatelle de ... 880 000 DH, alors que la jeunesse tangéroise n’a toujours ni bibliothèque, ni salle de spectacles.

Manque de coordination, de cohérence, de créativité, de budget : plusieurs Tangérois estiment que les autorités locales ne jouent pas leur rôle. “J’aimerais monter une maison de quartier, mais je ne sais pas à qui m’adresser”, grince Souhaïl Afilal, 25 ans, musicien du groupe tangérois The Candles, passionné de théâtre et d’écriture. Les rares initiatives au niveau culturel (Tanjazz, Nuits de la Méditerranée, Salon du livre…), souvent dépendantes des instituts étrangers, sont parfois taxées d’“élitisme”. Même la très aboutie Cinémathèque de Tanger n’a que partiellement trouvé son public.

“Aujourd’hui, la priorité reste la candidature de Tanger pour l’Expo internationale, répond Mary-Rahma Homman, comme pour faire patienter les sceptiques. Il est vrai qu’il y a de nombreux manques dans les quartiers, mais cela ne peut pas se faire brutalement. Cela nécessite des études et une projection à long terme”. Et si Tanger n’est pas choisie pour 2012, que restera-t-il de l’énergie actuelle ? “Je veux qu’on gagne”, souhaite le chauffeur Abdelhak, malgré son sentiment d’être exclu de tout cela. Pas pour la vue sur la baie, les trottoirs refaits, les millions de touristes ou les salles de cinéma, “juste pour que l’attention internationale change l’attitude des gouvernants et améliore notre vécu”. Bonne chance, alors, à Tanger...

Telquel

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