Allez dans la rue et demandez à la première personne que vous croisez qui est Chaïbia. Listez-lui ensuite des noms de grands artistes-peintres marocains, figuratifs ou abstraits, morts ou vivants. Celui ou celle que vous aurez croisé saura inévitablement qui est la première. Quant à votre prestigieuse liste, il y a de fortes chances qu'elle les laisse de marbre. Chaïbia est sans conteste la seule artiste-peintre populaire au Maroc. Et pour cause. À chaque apparition, elle cassait en mille morceaux l’image que l’on se fait de l’artiste, personnage inaccessible et hermétique. Quand Chaïbia parlait la langue du peuple, la darija de sa Chtouka natale, elle brouillait les pistes à merveille. Tout en elle décontenançait : son caftan, ses bijoux, son embonpoint, en plus de la façon qu’elle avait d’expliquer sa peinture : "Je peins les oiseaux, les fleurs, les arbres, les mariages, les femmes", et de raconter sa vie : "Je suis heureuse avec la peinture, la maison, les chiens", confiait-elle à Nicole de Pontcharra.
Chaïbia populaire, mais Chaïbia mal-aimée. Le cercle fermé de l’art contemporain marocain lui est souvent resté fermé. Chaïbia gênait, dérangeait beaucoup d’intellectuels de l’art. Elle ne leur ressemblait pas et sa peinture ne ressemblait pas à la leur. Chaïbia, elle, s’en moquait. Elle peignait ses arbres, ses fleurs et ses femmes, heureuse avec la maison et les chiens. Chaïbia Talal était une fille de la campagne et l’est restée. Mariée à 13 ans, veuve et mère de famille à 15, rien ne la destinait à la peinture. Si ce n’est ce rêve qu’elle a fait à l’âge de 25 ans et qui lui disait : "Lève-toi et peins", et si ce n’est ce fils, Lhoucine, qui l’aidera à se lever. Comme un enfant, Chaïbia se procure de la peinture bleue, "celle avec laquelle on peint les entourages des portes", et fait des tâches et des empreintes. Chaïbia découvre les couleurs, le bleu, le jaune, le vert, le rouge, "ces couleurs qui disent la vie" et peint, comme quand enfant, au bled, elle se couvrait de coquelicots et de marguerites. La peinture de Chaïbia était libre. Naïve, a-t-on coutume de dire. Une peinture sans règles et sans gêne qui pouvait tout oser. Sans maître, loin de toute d’école et pas de références qui viendraient brouiller l’innocence du trait et de la couleur.
Découverte par des amis peintres de son fils, Chaïbia montre ses peintures dès 1966 au Maroc, mais surtout en Europe, où l’art naïf n’avait plus besoin d’être défendu. Paris, Copenhague, Ibiza, Menton, Rotterdam et d’autres capitales artistiques accueillent l’artiste à bras ouverts. Les visages de femmes de Chaïbia voyagent à travers le monde, au moment où l’art moderne marocain en est à ses balbutiements et compte une poignée de peintres. Le fils, lui, mène d’une main de maître sa carrière et celle de sa mère. Chaïbia s’exporte jusqu’à La Havane et les plus prestigieux musées et galeries lui ouvrent leurs portes. Ses tableaux, en parallèle, alimentent les collections d’États (France, États-Unis, Italie, Japon, Suisse, Australie, Inde, Haïti, etc.) et les plus grandes collections privées, dont celle du roi du Maroc.
Chaïbia, elle, ne change pas. Les mêmes caftans, les mêmes bijoux, le même embonpoint et la même darija de Chtouka : "Je n’ai jamais changé. Ma vie est plus facile mais je suis la même", disait-elle à Nicole de Pontcharra. Puis à Fatéma Mernissi : "Écoute ! N’oublie pas que je suis paysanne". La paysanne des arts , s’est éteinte le vendredi 2 avril 2004 à l’âge 75 ans.
Mohamed El jerroudi