Le 21 février 2005, sept membres du conseil d'administration de l'institut Royal de la culture amazighe (IRCAM) ont annoncé à Rabat leur décision de se retirer de ce conseil. Nommés deux ans et demi auparavant par le Roi Mohammed VI, ils invoquent à l'appui de leur démission le manque « d'effet palpable dans la réalité quotidienne de l'amazighité» depuis la création de l'IRCAM le 17 octobre 2001.
«Notre adhésion à cette nouvelle orientation se voulait le signe de notre contribution consciente à la construction d'une société moderne et démocratique, fondée sur la tolérance, la reconnaissance de la diversité, de la différence et résolument tournée vers l'avenir » précise le communiqué des membres démissionnaires.
Parmi les motifs invoqués à l'appui de leur geste les contradictions des missions assignées à l'IRCAM avec des textes antérieurs à sa création, la mollesse avec laquelle le train de mesures en faveur de la langue et de la culture amazighes est traduit dans les faits à l'école, à l'université, dans la communication officielle et dans l'espace social, ainsi que la montée en puissance des «forces opposées à l'amazighité qui ont décidé de bloquer toute initiative visant la réalisation des objectifs définis dans le dahir du 17 octobre 2001 » portant création de l'IRCAM. Hasard du calendrier ou choix délibéré, cette démission a été rendue publique le jour de la célébration par l'Unesco de la journée internationale de la langue maternelle.
Insécurité linguistique
Quelques semaines auparavant, deux articles parus à quelques jours d'intervalle allaient relancer un débat qui s'était quelque peu assoupi depuis la création de l'IRCAM. Le premier, signé Alain Bentolila, tire la sonnette d'alarme sur l'insécurité linguistique qui risque, selon son auteur, «d'obscurcir l'avenir du Maroc».
Il part du présupposé que « tenter d'apprendre à lire et à écrire à un enfant dans une langue qu'il ne parle pas est une promesse d'échec » et de proposer la mise en œuvre d'une politique linguistique «respectueuse de l'identité des enfants » et la maîtrise par les écoliers de l'arabe, de l'amazigh et du français. Ce qui permettrait de rendre ces langues «audibles les unes aux autres» et contribuer à «accepter l'Autre dans sa différence, avec confiance et lucidité, en préférant toujours les arguments aux coups, la rigueur à l'obscurantisme, la tolérance à l'intégrisme».
Le deuxième article émane de Abdelkader Fassi Fehri, directeur de l'institut d'études et de recherches pour l'arabisation (IERA), qui l'a signé non pas en qualité mais en tant qu'«enseignant de l'université Mohammed V». L'auteur y réagit au premier article, sans le citer, en dénonçant «une minorité d'universitaires de France, porteuse d'une vision réductrice de l'arabe, [qui] reprend à son compte des thèses déjà usées du temps de Lyautey ».
S'en suit une discussion technique des idées énoncées dans l'article de A. Bentolila et la contestation de « l'affirmation selon laquelle un enfant qui n'étudie pas dans sa langue maternelle est handicapé et condamné à l'échec scolaire ».
Il conclue sur la nécessité d'une politique linguistique de l'Etat pour «promouvoir sa langue officielle, ses langues identitaires et de mettre en œuvre une politique claire des langues étrangères» à la réalisation de laquelle, le Maroc devra faire appel aux compétences nationales « qui sauront mener à bien une réforme globale et intégrative des richesses (…) de leurs langues identitaires, dont la langue arabe standard, langue unificatrice ».
L'intérêt de ces échanges est qu'ils synthétisent un demi-siècle de débat sur la question linguistique au Maroc, notamment autour des thèmes relatifs:
1. au multilinguisme marocain, plus subi qu'assumé ;
2. à la place de l'arabe dans le paysage linguistique ;
3. au choix de la langue d'enseignement destinée aux enfants scolarisés, langue maternelle (i.e. arabe dialectal, amazighe) et/ou arabe, et/ou français;
4. à l' « insécurité linguistique » consécutive aux options opérées en matière linguistique par l'Etat marocain au lendemain de l'indépendance ; enfin,
5. à la nécessité d'une politique linguistique cohérente de l'Etat, pour mettre de l'ordre dans tout cela.
Tout débat sur la question linguistique est traversé de facto de tensions idéologiques aux ramifications internes et internationales. Les langues et les politiques linguistiques deviennent, à l'ère de la mondialisation, des enjeux dont les retentissements à l'extérieur des frontières sont réels, y compris pour des pays aux ressources matérielles et symboliques limitées.
Au Maroc, le discours sur la langue déchaîne systématiquement un tourbillon de passions. La question linguistique reste au centre de la grande dispute idéologique qui depuis un demi-siècle accompagne, souligne, terrorise même l'exercice intellectuel. 50 ans après l'indépendance, tout contributeur au débat le fait à sa langue défendant, à plus forte raison lorsqu'il s'agit d'un non-Marocain.
Evolution notable, plus personne ne songerait à écarter d'un simple revers de la même les difficultés que pose la gestion de la diversité culturelle et linguistique, à l'instar de ce que proposait au milieu des années soixante-dix, un Mohamed Abid Al Jabri. Fervent défenseur de l'arabisation, il préconisait des solutions radicales, linguicides, par la liquidation du français et la mise à mort (imâtat) des langues populaires.
L'idée de pluralisme linguistique faisant désordre, la solution aux maux éducatifs et culturels de la société semblait plus facile à atteindre à travers le déploiement d'un volontarisme contraignant, unificateur à mort.
Unicité politique et unité linguistique
Pour qui a déjà visité le Maroc, l'évidence de sa diversité se lit d'abord sur ses paysages et les traits de ses habitants, mais aussi sur les lèvres de ses hommes et femmes lorsque, changeant de régions, le visiteur découvre des idiomes autochtones : l'arabe dialectal marocain un peu partout avec des nuances lexicales et d'accents d'une région à l'autre , le hassani au Sahara, les parlés berbères dans le Rif (tarifit), le Moyen et le Haut Atlas (tamazight), le Haut et l'Anti-Atlas (tachelhit), auxquels se mêlent des langues du marché mondialisé : français, anglais et espagnol.
Avec l'avènement de l'Islam, l'unité linguistique des Marocains s'est faite sur la langue arabe comme langue d'expression de l'identité, et ce y compris sous les dynasties berbères, en tant qu'elle bénéficie du privilège d'être le support d'une parole sacrée: le message coranique.
Nous retrouvons là l'unité indissoluble d'une langue et d'une parole qui, en se greffant sur ce qui leur préexistait au Maroc, ont concouru l'une et l'autre à faire des Marocains des sujets croyants et parlants originaux. La parole coranique étant le relais de la durée, la langue arabe celui de la spatialité. Elles prétendent être l'une la parole de toujours, l'autre la langue de partout.
Durant la période du protectorat, la langue arabe a été utilisée comme marque d'un ralliement politique à un projet national en devenir.
Mais, l'un des paradoxes de la situation coloniale, et pas des moindres, était le fait que les langues des puissances protectrices, le français et l'espagnol, n'étaient pas que des symboles de l'arrogance du projet colonial. Elles constituaient aussi un passage obligé vers la modernité technicienne et vers l'humanisme d'une culture de libération, celle de la révolution française et des générations de « 98 » et de « la république » en Espagne.
* est docteur d'Etat en science politique, professeur associé à la Faculté de Droit de Rabat-Souissi.
Auteur du livre «Projet national et identité au Maroc. Essai d'anthropologie politique, Casablanca-Paris, Eddif – L'Harmattan, 2002»
mo_benjelloun@hotmail.com
source: lematin.ma