Longtemps journaliste au quotidien « Le Monde », Paul Balta a tout conservé de son oriental natal. Muni d’un vrai savoir-faire des peuples et des cultures de cette région du monde, il l’a mis tout naturellement au service de son métier d’informer, puis celui d’écrivain. Observateur privilégié de nombreux événements, il livre, dans cet entretien, des confidences personnelles, et analyse, à l’aune de la réalité d’aujourd’hui, les temps forts des trente dernières années.
L’Economiste : Vous êtes né en Egypte. Vous avez quitté ce pays pendant les années quarante. Quelle est votre histoire familiale ?
Paul Balta : Je suis fier de mes racines méditerranéennes. Né en Alexandrie, en 1929, j’ai vécu dix-huit ans au milieu du peuple égyptien et de la société cosmopolite de cette ville qui ont été pour moi une école d’humanisme. Mon arrière grand-père maternel était un Libanais, grec-catholique, qui s’appelait Haddad (le Forgeron). Au milieu du XIXè siècle, il a émigré au Caire où il a épousé une copte-orthodoxe, Hanem Boctor. Mon grand-père paternel, Yanni Kyriakidès, était un Chypriote, grec-orthodoxe. Son frère, Constantin, ayant inventé un système d’irrigation original, le pacha, gouverneur de l’île, l’avait décoré en disant : « Tu es grand et fort comme le bûcheron qui porte la balta (hache, en turc). Tu as l’intelligence acérée comme le fil de la balta ». Le surnom est resté. Grand-père a émigré à Paris sous le nom de Jean Balta et a épousé ma grand-mère, Marie Maillard, une Lorraine, catholique. Constantin, émigré à Mansourah, en Égypte, est mort sans descendance directe, laissant en héritage une ezba, propriété agricole, et un journal économique Le Delta. Mes grands-parents en ont hérité et ont eu trois enfants. Adulte, mon père a opté pour la nationalité française, mon oncle pour celle de son épouse, une grecque de Smyrne, et ma tante a épousé le descendant de nobles familles maltaises, les Testaferrata et les de Saïn.
De l’Egypte natale au monde de la presse à Paris, comment êtes-vous entré dans le journalisme ?
PB : En 1947, je suis allé au lycée Louis-le-Grand pour préparer le concours d’entrée à l’École normale supérieure. J’ai constaté, stupéfait, que mes camarades de khâgne ignoraient pratiquement tout du monde arabe ancien et contemporain, alors qu’ils étaient imbattables sur l’Antiquité grecque et romaine. Question : si les meilleurs élèves de France connaissent si mal la civilisation arabo-islamique, que doit-il en être de l’homme de la rue ? J’ai alors décidé que je serai, une fois mes études terminées, un passeur entre les deux rives, en devenant journaliste et écrivain. J’ai été tour à tour à l’agence Associated Press, à Paris-Presse l’Intransigeant, enfin, au Monde, de 1970 à 1985. J’ai aussi dirigé de 1988 à 1994 le Centre d’études de l’Orient contemporain à la Sorbonne. Créé en 1943 à Alger, il avait été installé à Paris par de Gaulle, en 1945, et possédait un patrimoine inestimable. Il était menacé de destruction faute de subventions quand l’université a fait appel à moi. D’avoir été au Monde m’a permis d’obtenir des fonds et de le sauver. Je continue à écrire dans des revues comme Arabies, Confluences-Méditerranée…
En intégrant le journal « Le Monde », vous avez continué à vous intéresser à l’Orient soit comme correspondant ou envoyé spécial ( Algérie, Iran, etc.), soit comme journaliste spécialiste de cette région. Comment expliquez-vous ce tropisme ? Avec le recul, comment jugez-vous ces années-là ?
PB : Je suis entré au Monde, comme spécialiste du Proche-Orient, de l’Égypte à l’Iran en passant par Israël et la Turquie. En 1973, j’ai été nommé correspondant au Maghreb (de la Mauritanie à la Libye), basé à Alger. Je fais partie des cinq premiers envoyés spéciaux qui ont couvert les débuts du conflit du Sahara occidental. En 1978-1979, j’ai vécu la Révolution iranienne, événement considérable, et lui ai consacré un livre L’Iran insurgé (Sindbad), qui vient d’être traduit en persan. J’ai publié aussi Iran-Irak, une guerre de 5000 ans (Anthropos, 1988). Entre 1965 et 1990, j’ai rencontré presque tous les chefs d’État du monde arabe, d’Iran et de Turquie. En témoignent mes articles et plusieurs livres, dont La stratégie de Boumediène (Sindbad, 1978) et La vision nassérienne (Sindbad, 1982), rédigés avec mon épouse Claudine Rulleau. Ce tropisme ? Je connais cette région depuis l’enfance et j’y suis attaché. Ces années ont marqué ma vie, d’autant que j’ai failli la perdre plusieurs fois au cours de mes reportages.
Aujourd’hui, vous êtes à la retraite, comment jugez-vous l’évolution du « Monde » ? L’hyperprofessionnalisation du journal – formatage des articles, mode d’écrire et de fabrication, marketing, etc. – a fait perdre au « Monde » ses spécialistes, pour ne pas dire ses « orientalistes ». Comment jugez-vous cette évolution ?
PB : Je reste fidèle à mon journal qui a contribué à ma notoriété, et je suis membre de la Société des rédacteurs. J’en profite, lors des Assemblées générales, pour dire ce que je pense. Comme la plupart des anciens, j’estime qu’il y a eu une dégradation dans plusieurs secteurs. Nombre d’articles manquent de rigueur. La direction part du principe qu’un bon journaliste doit pouvoir tout couvrir de sorte qu’il y a de moins en moins de spécialistes. C’est une erreur. Mouna Naïm est la seule arabisante pour tout le Proche-Orient, alors que de mon temps nous étions trois, Éric Rouleau, Jean Gueyras et moi et il n’y a pratiquement plus de correspondants locaux, notamment au Caire. Enfin, Xavier Ternisien, très compétent, est pratiquement seul pour couvrir ce qui concerne l’islam sur tous les plans. Comme le dit Gérard Courtois, nouveau directeur de la rédaction : « Le journal doit refaire la démonstration qu'il est sérieux, fiable, incontestable… Il s’agit, tout simplement de réinventer Le Monde.»
Vous êtes l’auteur de plusieurs livres sur les pays arabes et l’Islam. Les peuples musulmans ont le sentiment, à tort ou à raison, de vivre un processus de désintégration : Irak, Israël-Palestine, Afghanistan. Partagez-vous cette crainte ? Devant cette situation, peut-on parler d’impasse ?
PB : Les problèmes des pays musulmans sont multiples et différents. La guerre menée par les Etats-Unis en Irak a contribué à déstabiliser ce pays et même la région. Toutefois on ne peut parler d’impasse. Les élections en Afghanistan, sont encourageantes, même s’il y a encore beaucoup à faire, sans parler de la lutte contre la culture du pavot. L’Arabie Saoudite a commencé à se réformer pour tenter d’éloigner la menace d’implosion. La reprise du dialogue israélo-palestinien suscite quelques espoirs ; le plus grand danger sont les extrémistes des deux camps. « Vous connaissez bien tout le monde arabe de l’intérieur et nous vous sommes reconnaissant de vos efforts pour le faire comprendre», m’avait dit le président Boumediène, lors de notre premier entretien en 1973. C’est vrai que j’y ai consacré la plus grande partie de ma carrière. Avec le recul, je trouve qu’il évolue trop lentement et que la coopération Sud-Sud est dérisoire sur tous les plans : économique, social, technique et culturel.
Les Etats-Unis d’Amérique sont décidés à faire émerger dans le « grand Moyen-Orient » une démocratie au forceps. Comment jugez-vous cette vision US du monde arabe et islamique, si tant est qu’elle existe ?
PB : Depuis les années 1930, les Etats-Unis ont été les alliés stratégiques de l’Arabie Saoudite, bastion du fondamentalisme, qui n’a cessé de soutenir et de financer (ouvertement ou secrètement) des mouvements et des pouvoirs islamistes. Les gouvernements successifs des États-Unis, en ont fait autant, en favorisant, par exemple, au Pakistan, en 1978, la dictature militaire de Zia Ul Haq qui a imposé la Charia. Ils estimaient, en effet, que les dirigeants nationalistes, plutôt laïcisants, comme Mossadegh l’Iranien, Gamal Abdel Nasser l’Égyptien, Ali Bhutto le Pakistanais, procédaient à des nationalisations contraires aux intérêts américains et coopéraient avec l’URSS pour résister à leurs pressions. Ultime étape, le soutien apporté par Riyad et Washington à Oussama Ben Laden, chef d’Al Qaida, et aux taliban, lors de l’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques, en décembre 1979, qui conduira à un tragique retournement de l’histoire : les attentats du 11 septembre 2001. Cette catastrophe a provoqué à son tour un retournement de la politique américaine : Washington qui ne s’était guère préoccupé de la démocratisation des pays arabes, s’avise soudain qu’ils ne le sont pas. Mais on n’impose pas la démocratie par la force. D’un point de vue géopolitique, leur « Grand Moyen-Orient » n’est pas réaliste.
Vous qui connaissez bien ces sociétés, et à l’heure où l’on parle que de violences et d’intégrisme, quels sont les motifs d’optimisme pour que le monde arabo-musulman retrouve les chemins d’une modernité salvatrice ?
PB : Je rappelle que du VIIIè au XIIIè et même au XVè siècle le monde arabe, de l’empire abbasside à l’Andalousie, a été à la pointe de la modernité dans la plupart des domaines. Sans ses apports, la Renaissance européenne n’aurait pas été ce qu’elle fut, comme je l’explique dans plusieurs de mes livres dont L’Islam (Le Cavalier Bleu, 2003). À partir du XVè, le déclin commence. Les grands espoirs suscités au XIXè siècle par la Nahda (Renaissance) en Égypte, ont été déçus. Depuis les indépendances, la plupart des pays arabes ont des régimes autoritaires voire dictatoriaux. Mais des évolutions sont en cours sous la pression internationale et surtout celle des sociétés civiles arabes, dont on ne parle pas suffisamment en Europe. Il faudrait aussi que l’Islam fasse enfin son aggiornamento comme les catholiques lors du concile « Vatican II » (1962-1965). Il faut cesser de condamner ou d’exiler les « nouveaux penseurs » qui veulent concilier islam et modernité et renouer avec l’ijtihad comme le recommande le Coran.
Vous aviez longtemps sillonné le Maghreb pour « Le Monde », quel constat faites-vous sur son évolution ?
PB : Jusqu’à une période récente, les habitants du Machrek ne connaissaient pas le Maghreb et en parlaient avec mépris ou condescendance. J’ai découvert le Maghreb en août 1954 en me rendant d’Alexandrie à Paris en voiture. Mon expérience sur le terrain, à partir de 1973, m’a permis de constater que, depuis les indépendances, c’est le Maghreb qui a le plus ouvert la voie vers la modernité. Le meilleur exemple : le statut de la femme. La Tunisie a innové le 13 août 1953, avec le Code du statut personnel de Bourguiba qui interdit la polygamie, la répudiation et donne à la femme le droit de demander le divorce et de recourir à la contraception. Le Maroc a adopté, le 31 décembre 2003, la Moudawana qui va dans le même sens. L’Algérie a suivi en 2005, mais le Code de la famille qui vient d’être adopté reste en retrait. Cela dit, je trouve plus que regrettable que, depuis 1989, l’UMA piétine toujours. Seule consolation : le redémarrage de la concertation du 5+5 (Espagne, France, Italie, Malte, Portugal et les 5 de l’UMA).
2005, est l’« Année de la Méditerranée ». Comment faut-il redynamiser le processus Euromed ? Aujourd’hui, les motifs d’insatisfaction de part et d’autre sont nombreux, sur quoi faut-il justement porter les efforts pour corriger et ajuster le tir ?
PB : 2005 va célébrer le dixième anniversaire du partenariat euroméditerranéen (PEM), lancé par la Déclaration de Barcelone, « acte fondateur de la Méditerranée du XXIè siècle », comme je l’ai dit au premier Forum Civil Euromed en 1995, puis écrit dans Méditerranée. Défis et enjeux (L’Harmattan 2000). Ce texte avait suscité d’immenses espoirs, surtout sur les rives Sud et Est, et amorcé de nombreuses initiatives souvent financées par l’UE. Les lourdeurs bureaucratiques de la Commission de Bruxelles, l’élaboration de l’Euro et sa mise en place définitive le 1er janvier 2002, puis la préparation et la réalisation en 2004 de l’élargissement à 25, ont malheureusement contribué à reléguer la Méditerranée au second plan. Certains PPM ont aussi leur part de responsabilité. À titre d’exemple : Barcelone 1 avait décidé que les Conférences des ministres des Affaires étrangères du PEM auraient lieu alternativement au Nord et au Sud. Rabat s’étant désisté en faveur de Tunis, Barcelone 2 devait s’y tenir en 1997, mais la Syrie avait opposé son veto en refusant que les Arabes s’assoient à côté des Israéliens sur une terre arabe. Le résultat c’est que le PEM n’est guère connu des opinions publiques des PPM. Un des objectifs de Barcelone 10 devrait donc être d’appliquer ce principe de l’alternance. Une Conférence extraordinaire, au plus haut niveau possible, se tiendra en novembre 2005, à Barcelone (voir : www.barcelona10.org). Son objectif : consolider le PEM, accroître sa visibilité et surtout lui donner un nouveau souffle face à la mondialisation et à la pénétration des Etats-Unis au Maghreb. Il faut aussi que les responsables du PEM soient plus à l’écoute de la société civile pour mettre en œuvre ce que j’appelle les quatre Ré : re-penser, ré-agir, ré-inventer, ré-former, afin de mieux ré-unir les Trente-cinq partenaires autour de cette mer-mère, accoucheuse depuis 10 000 ans de grandes civilisations.
Entretien réalisé par
Hichem Ben Yaïche
leconomiste.com.tn